Brèves d'antan

Vagabondages généalogiques
Ancêtres & cie

Calle Beneficencia en Venezuela

Le #RDVAncestral est un projet d’écriture mêlant littérature et généalogie, dont le rendez-vous a lieu tous les troisièmes samedis du mois. La règle du jeu est la suivante : Je me transporte dans son époque et je rencontre un aïeul. L’ensemble des publications peut être consulté sur le site rdvancestral.com. Pour ma première participation je vais dans mon passé pour aller à la rencontre de René Valton, mon arrière-arrière grand-père, au Venezuela.


Il y a quelques jours lors d’un rangement dans mon bureau, je suis tombé sur les pochettes de photos que j’avais faites lors d’un voyage au Venezuela à la fin des années 80. J’ouvre les différentes pochettes et parcours les photos. Les souvenirs remontent…

Valence, province de Carabobo, Venezuela, fin septembre 1988.
Cela fait pratiquement 4 semaines que je suis au Venezuela suite à l’invitation d’un ancien camarade de lycée qui fait sa coopération à Caracas. Je ne suis pas tout seul, puisque d’autres ont également répondu et depuis nous parcourons le pays en fonction des excursions organisées par notre hôte : la Cordelière des Andes, le Salto Angel après avoir remonté le Rio Churun en pirogue, un ilot de l’archipel de Los Roques au milieu d’une mer bleu turquoise et de plages faites de minuscules morceaux de corail…

Caracas & Los Roques – Archives personnelles

Aujourd’hui nous sommes à Valencia en attente de partir pour les Llanos, zone de marécages et de savanes où l’on pourra découvrir la faune et la flore de la région. Pendant que mes amis se reposent à l’hôtel, je décide d’aller me promener pour découvrir la ville. J’essaye alors de m’éloigner des grandes artères ou la circulation est dense et bruyante. J’avise une petite rue et je m’y engage et d’un coup plus un bruit de klaxon ni de rugissement de moteur, comme si j’étais hors du temps. Je regarde la nom de la rue « Calle Beneficencia » et la cherche sur mon plan. D’après lui, je suis dans le quartier de la cathédrale « Nuestra Señora del Socorro » mais ce n’est pas la même nom de rue à l’endroit ou je suis sensé me trouver. J’avance, un peu troublé par cette quiétude soudaine et je vois un homme assis sur un banc devant un bâtiment blanc un peu plus loin. Je me dirige vers lui pour lui demander où je me trouve exactement.

Nuestra Señora del Socorro – Valencia

Bonjour, lui dis-je oubliant mon espagnol
Bonjour jeune homme, répond-il en esquissant un léger sourire. Un compatriote, c’est un plaisir. D’où venez-vous de France comme cela?
Je le regarde un peu surpris et le regarde avec plus d’attention. Je lui donne entre 40 et 50 ans. Il est châtain avec une barbe fournie et n’a pas l’air très en forme.
Je viens de Sucy dans le Val-de-Marne et vous?
Le Val-de-Marne? Qu’est-ce ceci? Du côté de Château-Thierry, de Châlons?
Euh non. C’est un département de la banlieue parisienne.
Il me regarde l’air étonné.
C’est la Seine-et-Oise alors me dit-il.
Là c’est moi qui suis étonné, il doit être plus vieux que je ne le pense mais j’acquiesce pour ne pas le contrarier.
Oui c’est cela, vous venez d’ici aussi?
Non, je viens de Paris, mais j’ai habité à Choisy, rue de Seine et c’est là qu’est né mon cadet, Adolphe, il y a 20 ans.
Une lueur de tristesse passe dans ses yeux a l’évocation de son fils.
Vous êtes ici pour affaires? me demande-t-il
Non, je fais du tourisme. Mais je repars bientôt, mon avion est dans 4 jours
Avion? Quel drôle de nom pour un bateau!
Je ne sais plus quoi penser. Je lève les yeux et vois inscrit sur la façade du bâtiment « Asilo » et je crois à ce moment savoir à qui j’ai affaire.

Casa de Beneficencia – Maracaibo

Moi, c’est ma femme qui ma poussé à venir ici enchaîne-t-il. Elle trouvait que je manquais d’ambition et que je pouvais faire fortune ici. Seulement mes enfants me manquent.
Je sens qu’il a besoin de parler et je le laisse continuer.
Je suis chapelier et c’est comme cela que j’ai rencontré ma femme. Je travaillais avec son père au Mans. C’est là que nous nous sommes mariés le 4 juillet 1870. Dans 2 mois et 3 jours, cela fera 26 ans!
26 ans et 3 jours! Le 4 juillet 1870! je fais un rapide calcul. Il se croit le 1ier mai 1896 le pauvre. Je comprends mieux ses questions. Je me demande si je ne devrais pas y aller, mais il continue sur sa lancée et je n’ose l’interrompre.
Puis nous sommes allés à Angers, où est né mon ainé, René, en 1873. Mais cela ne convenait pas à ma femme, alors nous sommes partis à Choisy puis Paris. Ma fille Valentine y est née ainsi que mon regretté Georges Valentin qui nous a quitté à l’âge de 2 ans.
Sa voix est remplie de tristesse et je ne sais pas quoi dire. Je l’encourage à poursuivre à l’aide d’un sourire.
Après ce drame, je me suis fait embauché comme contremaitre à l’usine de chapellerie des frères Agnellet à Thônes.
Thônes? Où est-ce? Je ne connais pas cette ville lui dis-je.
C’est à côté d’Annecy en Haute-Savoie. Nous étions bien là-bas. Mon dernier, Georges Adolphe Valentin y est né en 1887 dit-il en retrouvant un peu de bonne humeur. Seulement, cela ne satisfaisait toujours pas ma femme. Alors elle m’a poussé à venir ici! Maintenant, je suis malade et fatigué mais je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps jeune homme, je vais rentrer me reposer.

Chapellerie des frères Agnellet à Thônes

C’est vrai qu’il a l’air de plus en plus fatigué. Il se lève et se retourne vers moi avant de pénétrer dans le bâtiment et me lance :
Ah! Mais je ne me suis pas présenté, je m’appelle René Valton
Valton! lui dis-je. Ma grand-mère est née Valton et son père s’appelait Adolphe comme votre fils. Peut-être sommes nous cousins ?
Qui sait? D’où étaient-ils originaires? demande-t-il.
Ma grand-mère est née à Paris et son père est mort en 14 mais je n’en sais pas plus. Il faudrait que je fasse des recherches généalogiques pour savoir.
Oui, c’est toujours instructif de connaître ses origines me répond-il en me saluant de la tête et il entre dans le bâtiment.
Je reste là quelques minutes un peu abasourdi par cet échange puis je décide de retourner à l’hôtel. Je sors de la rue et le silence disparaît aussi vite qu’il était apparu. Cela me ramène à la réalité et je presse le pas pour retrouver mes amis.

La Varenne Saint-Hilaire, juin 1998
Je suis chez ma grand-mère pour récupérer des papiers et des photos familiales. Cela fait quelques mois que j’ai commencé les recherches généalogiques et ceux-ci vont me permettre d’avancer. Parmi les papiers, il y a la citation à l’ordre du régiment de son père Adolphe Valton, mort pour la France le 22 décembre 1914 à Sainte-Ménéhould ainsi que son livret de famille. Je regarde les différentes photos d’Adolphe et de Jeanne Debout son épouse et je découvre une photo de famille ou l’on voit la mère assise sur une chaise, 3 enfants l’entourant, 2 garçons et une fille et le chef de famille derrière eux. Le visage du père m’est familier et un sentiment étrange me parcours sans que j’arrive pour l’instant à le comprendre. Je demande alors à ma grand-mère qui sont ces personnes.
Ah eux, c’est la famille Valton! René mon grand-père, sa femme Hermance Corne, un foutu caractère celle-là, mon père à droite, sa sœur Valentine et son frère René me répond-elle. Il n’y a pas Georges car il est né beaucoup plus tard.
Je n’arrive pas à détacher mes yeux de René.
Mais Mamie, tu l’as connu René?
Non, il était déjà décédé bien avant le mariage de papa et maman. Il est mort en Amérique du sud, je ne sais plus trop dans quel pays. C’est sa femme qui l’avait poussé à aller là-bas. Je te l’ai dit, elle était pas commode ma grand-mère.
Mon malaise est palpable car je me revois discutant avec René dans la Calle Beneficencia.
Ça va? me demande-t-elle. Tu es un peu pâle, on dirait qu tu as vu un fantôme!
Je souris.
Non pas un fantôme. Juste un souvenir du passé lors d’une rencontre inattendue!

Famille Valton – Archives personnelles

Archives de Paris, avril 2008
Je profite d’un jour de congé pour aller aux archives faire quelques recherches et je trouve enfin la transcription de l’acte de décès de René. Celle-ci a été faite à la mairie du 3e en 1897 où le reste de la famille habitait. René est décédé 5 jours après notre rencontre, le 6 mai 1896. Il est mort de la dysenterie à l’Asilo de Beneficencia qui dépendait de la paroisse d’El Socorro à Valence. Si j’avais su à l’époque! J’aurai sûrement eu une toute autre conversation avec lui. Mais qui sait? Peut-être est-ce partie remise?


Sources & Crédits
Merida – Archives personnelles
La Catedral de Valencia  »Nuestra Señora del Socorro »
Estampas Maracaiberas
Usine des frères Agnellet
Archives de Paris

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9 commentaires

  1. Quel beau récit ! Un RDVAncestral exotique, tout d’abord passé inaperçu, mais quelle chance d’avoir pu rencontrer un ancêtre au parcours si original dans ces circonstances. Encore bravo !

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